L’extinction de la plus belle espèce footballistique (FT&Co)

Posted on septembre 12,

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La fin d’une époque.
 
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Lorsque Leonardo, pour son Grand Paris, a identifié LA grande star de ce nouveau Paris Saint-Germain, sa vision a été très claire. Il a ciblé deux joueurs en particulier, qui ont été les dossiers prioritaires du mercato parisien, à savoir Javier Pastore de Palerme et Paulo Henrique Ganso de Santos. Il aurait pu cibler un ailier vif, technique (something à la mode, tel Neymar, Sanchez ou encore Hazard) ou encore un grand attaquant (Samuel Eto’o), mais son expérience de dirigeant à l’Inter et au Milan AC l’a conduit à un style de joueur, qu’il sait essentiel, et surtout devenu rare : le trequartista. En effet, Leo a connu les deux derniers grands trequartisti de cette décennie, à savoir Wesley Sneijder de l’Inter et surtout Ricardo Kakà à Milan qu’il avait ramené de Sao Paulo.

Si le 4-2-4 a quasiment disparu à la fin des années 70, d’où la longue agonie du poste d’ailier pur jusqu’à sa disparition quasi-totale à la fin des années 90 (alors qu’il nous avait donné des joueurs magnifiques tels que Garrincha, Gento, Kopa, Stan Matthews ou bien des très bons joueurs comme Marc Overmars), serait-ce la fin du poste du trequartista, lui qui a révolutionné le football tout en lui donnant ses joueurs les plus géniaux ?

Mais qu’est ce qu’un trequartista ? Pour ceux qui suivent le football italien (des fans de foot se respectant donc), peu d’explications sont nécessaires, tant ce rôle est crucial et reconnu dans le Calcio.
Pour ceux qui ne suivent pas le foot italien (shame on you) ou ne comprennent tout simplement pas ce que cela veut dire, le trequartista (ou le  »trois-quartiste ») est simplement un milieu de terrain offensif attiré par le but, ayant une vision du jeu hors pair : il joue entre les lignes, entre la défense et le milieu de terrain adverses. C’est le leader technique de son équipe, celui autour duquel l’animation offensive est construite. Bien qu’attiré par le but, lorsqu’il possède le ballon, toute son équipe se projette vers l’avant.
Oui, mais dans ce cas là me direz-vous, ce poste n’est pas du tout en voie de disparition : des joueurs comme Cristiano Ronaldo ou encore Leo Messi ne sont-ils pas des leaders techniques très attirés par le but ? Un joueur comme Andrés Iniesta ne remplirait-il pas lui aussi la description du trequartista, étant ce milieu de terrain offensif capable de marquer, tout en ayant une vision du jeu extraordinaire ? Que dire alors des Fabregas, Schweinsteiger, Nasri, David Silva ?
Oui, mais le trequartista a une force, une qualité, que ne possèdent pas ces joueurs ou tout du moins qui le démarque : celui-ci est vu comme un  »faux lent ». Sa qualité première n’est pas la vitesse ou la percussion mais il arrive à se démarquer majoritairement par ses outils techniques hors du commun, une technique lui permettant de voir le jeu avant les autres et donc les opportunités de but également. Il est certes moins rapide sans le ballon que l’adversaire, mais ce n’est plus vrai balle aux pieds.
Des joueurs comme Juan Roman Riquelme, Fernando Redondo ou Andrea Pirlo, malgré leur talent hors norme, ne rentrent pas dans cette catégorie.
L’impact de ce poste dans l’histoire du jeu est énorme, sans doute méconnu ou du moins mésestimé par un grand nombre de fans de football et notamment sur le plan tactique.

À la fin des années 50 et début des 60’s, une grande partie des équipes jouait en 4-2-4 (le Real, le Brésil, la Fiorentina, Santos notamment) et prônait un jeu donc offensif (on peut ainsi le remarquer en regardant les différents scores des différentes finales de compétitions internationales : qui pourrait aujourd’hui rêver d’un 7-3 en finale de la Ligue des champions, comme nous l’a offert la finale de 1960 entre le Real Madrid et le Eintract Francfort).
Un entraîneur nommé Helenio Herrera, fraîchement arrivé de Barcelone à l’Inter Milan en 1960, était échaudé par ces envolées offensives d’alors. Alors entraineur du Barça, il a certes développé un jeu extrêmement offensif avec un certain succès (2 Ligas remportées, des saisons à plus de 80 buts marqués également) mais ses échecs répétés en Ligue des champions et une comparaison tout de même à son désavantage face à la superpuissance offensive du Real l’ont poussé à évoluer lors de son arrivée en Italie. Il a alors repris le travail entamé en Italie dans les années 50 par Alfredo Foni, un de ses prédécesseurs à l’Internazionale et réadapta le fameux cadenas suisse des années 30, tactique extrêmement défensive avec un  »verrou » derrière : trois défenseurs centraux qui, eux-mêmes, allaient être supportés par deux milieux défensifs. On appelle désormais cette tactique plus communément le catenaccio.

Ce fut un véritable casse-tête pour les équipes adverses, car dans le fameux 4-2-4 d’alors, les détonateurs étaient les ailiers (Kopa ou Gento au Real, Garrincha en équipe du Brésil), et ceux-ci se retrouvaient annihilés par la densité de cette tactique. Elle eut un vif succès (3 Scudetti, 2 Coupes d’Europe des clubs champions, 2 coupes intercontinentales).
La montée des trequartisti a alors mis un frein au succès de cette tactique, car la polyvalence de ces joueurs, capables de jouer entre les lignes et de se propulser vers le but, a fait sauter un verrou (c’est bien le cas de le dire) et a mis en danger ce qui était alors le succès de cette tactique, notamment le resserrement des lignes défensives.

De véritables marquages à la  »culotte » se sont alors développés, afin de contrôler ce genre de joueurs : qui a oublié le traitement du rugueux Berti Vogts (avant d’être un entraîneur assez piètre, il était un excellent défenseur, titulaire en défense centrale avec Beckenbauer) sur le génial Cruyff en finale de la Coupe du Monde 1974 ou encore le traitement infligé par la Squadra Azzura de 1982 à Maradona lors de ce fameux match de Coupe du Monde où Maradona, alors jeune prodige de Boca Juniors, se fit découper pendant 90 mn. Excédé par ce traitement que l’on qualifiera de  »chef d’oeuvre de Gentile », il allait même jusqu’à déclarer :  »Je pensais qu’il allait me suivre même aux toilettes. ».



Un lien peut ainsi être fait entre la forte culture tactique sud-américaine (entendons nous bien : une propension à faire de la défense une arme tactique, surtout en Uruguay et en Argentine) et italienne et la propension de ces pays à produire ce genre de joueurs. Les Argentins se réfèrent au trequartista comme  »el enganche » : celui qui fait le lien entre le milieu et l’attaque, celui qui fait la différence. C’est une véritable institution dans la culture football argentine, il faut dire que les Argentins ont connu el Diez, un certain Pibe de Oro.

Parmi les premiers trequartisti, on retrouve des joueurs comme Luis Suarez (El Arquitecto, Ballon d’Or 1960, Espagnol génial du Barca et de l’Inter), Sandro Mazzola (meilleur joueur de l’Inter double championne d’Europe en 1964, 1965) et Gianni Rivera (leader de la magnifique équipe du Milan de 1969 ayant mis un 4-1 à l’Ajax de Cruyff et Remus Michels en finale de la Coupe des clubs champions).
Ce poste a d’ailleurs eu un tel impact dans les années 60 en Italie qu’en équipe nationale, par respect du poste de trequartista, Mazzola et Rivera jouaient une mi-temps chacun alors qu’ils étaient les deux meilleurs milieux offensifs italiens, et de loin. Comme si la France, en 98, n’avait pas fait jouer Djorkaeff et Zidane ensemble. Hallucinant.

Depuis ces précurseurs, de nombreux joueurs, dans les années 70 et 80, ont glorieusement porté ce rôle à un autre niveau : Michel Platini, Gunther Netzer, Johan Neeskens, Safet Susic, Mustapha Dahleb, Zico, le malheureusement trop peu connu Bernd Schuster (joueur génial du Barca, Real et Atletico, qui a fait gagné à la RFA l’Euro 80 à l’âge de 20 ans, excusez du peu). Le grand Diego possédait également ces attributs de Trequartista.
Inutile de présenter ces joueurs ayant marqué le jeu, remportant de nombreux trophées, ayant un impact extraordinaire tant en équipe nationale qu’en club.



Mais ils ont également marqué les fans et créé un idéal dans les années 80 : ils sont devenus les nouvelles attractions du football, ceux que les supporters paient pour voir jouer, ceux qui vendent du rêve et de l’espoir à toute une génération.
Les années 80 et le début des années 90 ont d’ailleurs marqué une époque de mondialisation du trequartista en quelque sorte : si on les retrouvait surtout dans le football occidental auparavant, on commence à en voir émerger dans des pays comme le Danemark avec Michael Laudrup, la Roumanie du sulfureux Gheorge Hagi, l’Algérie de Dahleb ou Belloumi, la Yougoslavie de Susic ou la Croatie de Boban.
Par exemple, quel fan de River Plate ne se souvient pas d’El principe, Enzo Francescoli (uruguayen si tant est qu’on ait besoin de le rappeler)? Ce joueur sublime, idole de Zinedine Zidane, était l’exemple parfait du trequartista : un joueur complet techniquement, certes pas très rapide, mais avec une superbe vision du jeu, et un instinct du but très développé pour un milieu de terrain offensif.

Les magnats du football ne s’y sont bien sûr pas trompés et ont fait du trequartista un trophée, un emblème, un symbole. Jean-Luc Lagardère a engagé ce même Francescoli au Matra Racing en 1986-1987, celui-ci devenant l’attraction immédiate du championnat et créant une grande ferveur autour de ce club alors inconnu malgré la présence de Giresse et Tigana à Bordeaux ou encore José Touré à Nantes et rendant par ailleurs ce club attractif (il fut rejoint peu après par Luis Fernandez notamment).

Que dire de l’engouement crée par Enzo Scifo à Auxerre en 1989, faisant de cette équipe moyenne du championnat un favori et une équipe à ne pas rater, dans cette petite bourgade de Bourgogne.
Le  »manager des années 80 », LE président de club des 80’s n’a pas non plus laissé ce train passer : Bernard Tapie a engagé Francescoli ET Dragan  »Piksi » Stojkovic, étincelant joueur de l’Étoile Rouge de Belgrade en 1989 et 1990, alors qu’il avait fait vibrer toute la France en 1989, passant à une poignée de détails près de faire signer le numéro 10 du Napoli…
Son homologue transalpin, Silvio Berlusconi,  a quant à lui toujours eu un faible pour ce genre de joueurs : Kakà, Rivaldo, Rui Costa, Cassano, Boban, Savicevic ou Roberto Baggio en sont les exemples les plus récents.

Ainsi, demandez à tous les fans de Marseille de quelle équipe de l’ère Tapie ils se souviennent le plus, ce n’est ni celle de 1993 ou de 1991, mais bien celle de 1990, qui rassemblait alors Waddle, Abedi Pelé, Enzo Francescoli et Stojkovic, qui jouait alors un football d’une fluidité rarement vue en France.

Les années 90 ont vu une superbe succession à ces joueurs d’exception avec des joueurs tels que Roberto Baggio, Francesco Totti, Alessandro Del Piero, Gianfranco Zola, Rui Costa, Rivaldo, ou bien un certain Zinedine Zidane.
Le trequartista était alors LE joueur de l’équipe de football de base, celui sur lequel on se basait.
Ces joueurs sont devenus des emblèmes dans chaque club où ils ont évolué, marquant l’histoire de leurs clubs tant par leur talent que par leur leadership technique (parfois, ils deviennent même LE club, ce qui rend difficile leur mise à l’écart : Totti ou Del Piero symbolisent bien cela à Rome et à Turin.).

Le fabuleux Milan AC de 1994 n’avait-il pas un certain Dejan Savicevic aux manettes ? L’imperméable Italie de 1994 n’était-elle pas celle de Roberto Baggio, que les supporters de la Fiorentina et de la Juventus n’oublieront jamais ?
Que dire alors des supporters de Chelsea, qui porteront Zola dans leur coeur certainement bien plus qu’ils ne porteront un Drogba.
Certains joueurs comme Bergkamp ou Stoichkov ont, quant à eux, fait la transition entre second attaquant et trequartista au cours de leur carrière, ceci étant possible par une qualité technique hors du commun.


Alors qu’une nouvelle génération de trequartisti devrait nous enchanter, tout comme l’apparition de trequartisti de nouveaux horizons, notamment africain, on remarque une certaine recrudescence de ce genre de joueurs depuis le début des années 2000. En effet, le joueur offensif type est désormais un joueur basé plus sur la percussion, sur le dribble, sur la vitesse, sur le modèle d’un Ronaldo icône d’une génération. Le nombre de joueurs virevoltants a explosé, et le nombre de trequartisti s’est réduit. Ainsi, le football contemporain est dominé par des joueurs polyvalents, pouvant occuper toute position offensive.
Certaines raisons peuvent expliquer cette recrudescence : un football désormais plus physique et surtout plus rythmé, qui a poussé certaines institutions à considérer que le trequartista était devenu inutile, et qu’il fallait désormais favoriser un type de joueur plus costaud (je ne vise surtout pas la FFF par exemple) ou encore une évolution des mentalités.
En effet, dans l’imaginaire footballistique de nos jours, il faut jouer comme Barcelone ou Arsenal : avec des créateurs au milieu de terrain qui lancent des ailiers (des joueurs rapides polyvalents) qui centrent pour des attaquants n’ayant plus qu’à finir le beau travail collectif.
L’imaginaire footballistique est également un produit de ce que nous voyons tous les week-ends, et il est vrai que le diktat du foot anglais sur nos postes de télévision n’aide pas le trequartista, lui qui ne s’est jamais retrouvé dans ce foot anglo-saxon en général, ce qui peut ainsi expliquer le grand succès d’un Zola à Chelsea.
Dans cet imaginaire, et dans le 4-3-3 désormais imposé (ou 4-2-3-1 pour les frileux), le trequartista ne trouve plus sa place car l’expansion des joueurs polyvalents le rend également inutile.
Ainsi, nous nous retrouvons face à un groupe désormais très réduit : Özil, le fantôme de Kakà, le fantasque mais génial Antonio Cassano, Pastore, Sneijder, Luka Modric (occasionnellement, comme lors de l’Euro 2008).
La tendance n’étant pas au renouvellement de ce genre de joueurs, notamment au vu d’une évolution footballistique ne laissant pas la place aux différences et qui nous pousse à l’uniformisation tactique et technique, nous nous retrouvons face à la disparition du poste le plus marquant, le plus  »excitant » et certainement le plus mythique de l’histoire du football.

Si à travers l’histoire, de nombreux trequartisi se sont révélés comme faisant partie du gotha du football mondial, quelques joueurs ont sublimé et transcendé ce poste à travers le temps : Alfredo Di Stefano (considéré par Pelé, Maradona et Herrera, excusez du peu, comme le meilleur joueur de l’histoire du football), le roi Pelé, l’icône du football total, Johan Cruyff et el pibe de oro Diego Armando Maradona. Ces joueurs possédaient bien évidemment les qualités du trequartista mais une évidente supériorité technique, une intelligence du jeu hors du commun et une oeuvre notamment symbolisée par des statistiques hallucinantes et de nombreux trophées en font bien plus que de simples trequartisti aux yeux de nombreux supporters. Un supporter du Napoli ne pourra jamais limiter Maradona à un simple trequartista : cela faisait partie de ses prérogatives et de ses nombreux talents, mais il était bien plus que ça. La question reste cependant ouverte et cela est tout de même significatif d’une alarme qui doit aujourd’hui retentir dans le monde du football.

Car si c’est pour nous priver de la virtuosité de Cruyff, des contrôles de Zidane, des ouvertures de Platini ou d’un Maradona (j’espère que vous aurez par ailleurs enfin compris la différence avec Messi), je vous le dis, une partie du football que nous aimons ou qu’à plus forte raison les vrais fans de football aiment se meurt.
Ainsi, tous les fans du Milan AC se sont retrouvés orphelins en quelque sorte avec le départ de Kakà à Madrid il y a 3 ans, tout comme l’arrivée d’un Pastore à Paris a comblé les supporters parisiens.

Bientôt, pour réapprécier ce genre de football, il nous faudra se plonger dans le passé et non plus simplement allumer la télé, ne plus regarder l’avenir avec envie mais le passé avec dépit.

Mélancoliquement vôtre. 



Benhouda

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Posted in: FTandCo